« Je continue Zone interdite »
Quel bilan tirez-vous de votre année et demie à la tête de Zone interdite ?
J'éprouve de plus en plus de plaisir à travailler sur ce magazine que je connais mieux. Je gagne en complicité avec l'équipe. Côté frustrations, je regrette de devoir me passer d'invité en plateau quand le format l'impose. En amont aussi, avant de lancer un reportage, nous devons parfois faire l'impasse sur des sujets intéressants. Comme on suit les personnes pendant environ huit mois, on doit parfois s'interdire l'aventure si on pense qu'elles pourraient nous lâcher en cours de tournage.
Vous continuez ?
Je repars sur une saison avec plaisir ! Pendant près d'un an, j'ai présenté des sujets qui avaient été lancés avant mon arrivée. Maintenant, je suis dans la phase où je peux suivre en totalité la réalisation d'un reportage.
Que pensez-vous avoir apporté à Zone interdite ?
Difficile de répondre. La force du magazine, c'est la qualité de ses reportages. Les journalistes qui les présentent ne font que les incarner. On se réjouit de recueillir une audience toujours honorable et rajeunie… Cela montre que l'émission ne vieillit pas, c'est d'autant plus positif que c'était un grand défi de reprendre un magazine qui existait depuis une bonne décennie.
Vous suivez l'audience avec angoisse ?
Pas du tout ! Je regarde très peu les chiffres. Je suis d'ailleurs une mauvaise élève du lundi matin : lorsqu'on se réunit pour analyser la courbe, je ne suis pas toujours au rendez-vous ! Ce qui est important, ce sont les batailles que l'on mène. Par exemple, j'ai livré un dur combat pour le reportage sur Chantal Sébire, cette femme atteinte d'une maladie incurable qui s'est suicidée, il y a deux mois. Elle nous avait demandé de la suivre pendant ses derniers jours. C'était très émouvant et, puisque c'est elle qui l'avait voulu, on se devait de diffuser le reportage. La chaîne hésitait, craignant de choquer les téléspectateurs. Mais il faut être courageux. Il a fallu se battre, avec le risque du chiffre d'audience minable à la clé, et nous avons fi ni par gagner. C'est ce qui est beau dans ce métier, ces risques que l'on prend par conviction.
Vous soutenez des programmes éducatifs. De votre métier et de votre engagement, lequel est la poule, lequel est l'oeuf ?
Cet engagement est le fruit d'une curiosité pour le monde associée au fait de se sentir privilégiée. C'est logique, quand on est à une place telle que la mienne, et presque un «devoir», sans vouloir donner de leçons, de contribuer à ce que des causes soient entendues. Celles qui me tiennent à coeur sont liées à l'éducation, comme la «Rose Marie Claire», car je suis convaincue que c'est la première étape pour enclencher le cercle vertueux de la lutte contre la pauvreté.
Vous parlez souvent de votre attrait pour le terrain...
Pour être au plus près des sujets qui me touchent, il n'y a rien de tel que d'aller rencontrer les personnes dans leur propre univers. Mon credo, c'est : dès qu'on peut se déplacer, faisons-le ! En allant interviewer une ouvrière dans son usine, on ne récoltera pas les mêmes réponses que sur un plateau, qui est un lieu intimidant et déconnecté de sa réalité. En me déplaçant, j'ai aussi le sentiment de faire mon métier de manière plus approfondie. Entre le plateau et le terrain, je trouve dommage de devoir choisir. C'est pour concilier ces envies que je suis allée sur M6.
Vous avez derrière vous un parcours fulgurant. Fruit de la chance ou de choix judicieux ?
Je ne le trouve pas fulgurant, et d'ailleurs, je cherche plutôt à le freiner ! A monter les marches une à une. Même si je comprends ce qu'on entend par fulgurance, je pense avoir fait des choix pour aller à mon rythme. J'ai privilégié ce qui me semblait important en m'écoutant au maximum. Si on a le goût de la plume, il ne faut pas céder à des propositions, aussi alléchantes soient-elles, qui risquent ensuite de frustrer. Plutôt que d'aller dans le sens du vent, il faut aller dans le sens de ce qui vous remplit.
Vous faites allusion au refus incroyable que vous avez opposé à TF1 ?
Ce n'était pas incroyable de refuser ce siège tout-puissant du JT. C'était dans ma logique, je ne me sentais pas prête, et mes aspirations étaient ailleurs. Je voulais parcourir le monde, voir comment on fabrique un magazine. Aujourd'hui, ce serait encore non. Pour les mêmes raisons. Même à terme, cela ne me convient pas. Présenter le JT, j'ai donné. Cette expérience a été très formatrice, j'ai aimé cette adrénaline du direct, mais elle m'a apporté aussi beaucoup de frustrations. Dans cet exercice, chaque info chasse aussitôt la précédente sans vous donner le temps de la comprendre.
On vous place dans la catégorie de la nouvelle génération de l'info, aux côtés, par exemple, de Laurence Ferrari et Marie Drucker. Cette génération bouscule-t-elle les codes ?
Nous avons en commun l'âge et le fait d'être des femmes exposées à la télévision. De là à dire que nous incarnons une nouvelle génération ! Je trouve positif que les femmes, jeunes de surcroît, accèdent aux commandes, qu'elles s'exposent davantage. Mais il n'y a pas eu de bouleversements tels à la télé que l'on puisse dire que la donne a changé. Je pense qu'on ne peut plus inventer quelque chose de révolutionnaire. On peut, en revanche, apporter notre style, notre audace. Mais je n'ai pas le sentiment que nous soyons les nouveaux porte drapeaux de l'info.
La télévision, telle qu'elle est aujourd'hui, vous convient-elle ?
Je trouve que nos émissions se ressemblent toutes plus ou moins. Les Américains s'en sortent mieux. Il nous faudrait des programmateurs plus audacieux, un ton plus impertinent, plus de prises de risques, d'autres façons que la pub et l'Audimat pour gagner de l'argent. Etre moins politiquement correct, et donner le micro là où on le tend rarement. J'aimerais réfléchir à un nouveau concept. Etre à terme plus indépendante et, pourquoi pas, produire. J'aimerais voir naître une forme nouvelle : quelque chose de plus écrit, d'hybride, entre le plateau et le reportage.
Propos recueillis par Sarah Halifa-Legrand
